| Notre évolution évolutive ou l'invertendo de notre croissance
Auteur : Ferdinand Wulliemier1
Lorsque nous avons atteint le stade de développement appelé existentiel ou "centaurique" [1], qui implique la pleine acceptation d'être mortel et limité, lorsque la souffrance est acceptée comme partie intégrante de la vie humaine, alors ce qui est appelé ici " évolution involutive " a déjà commencé à se manifester. Si l'on se réfère aux travaux de K. Wilber[2,3], et de P. Weil[4], qui nous ont offert une description synthétique et hiérarchique des étapes d'un développement humain allant bien au-delà de l'organisation oedipienne du stade génital longtemps considérée comme la norme insurpassable ou le nec plus ultra de notre croissance psycho-affective, on peut raisonnablement considérer le niveau "existentiel-dialectique" ou stade "centaurique" comme un stade-carrefour, à partir duquel une transition est possible vers ce qui a été appelé les "états transpersonnels" ou le champ spirituel. Pour le situer un peu plus précisément, disons qu'il fait suite au stade que Maslow a appelé "self-actualisation"[5]. Il permet d'envisager dans de bonnes conditions une croissance à proprement parlé spirituelle, ce que J. Engler résume bien avec sa formule "We shall be somebody before we become nobody"[2] ("Nous devons être quelqu'un avant de devenir personne").
Pour ce faire il s'agit de traverser ce qui a été appelé "zone transpersonnelle"[1] ou parapsychologique ; puis l'aspirant continue sa route, qui peut le mener jusqu'aux stades de la libération, de la réalisation divine, voire même de la fusion avec l'Ultime ou Layavastha .[6].
Dans les descriptions des nombreux états spirituels et transspirituels intermédiaires qu'il a traversés, Shri Ram Chandra utilise un principe général appelé invertendo pour rendre compte de l'inversion des qualités d'une "région" par rapport à la suivante[6-7-8]. Nous considérons ce principe comme plus général et mieux à même de rendre compte de la réalité des phénomènes rencontrés (lorsqu'on explore les champs situés au-delà du stade existentiel), que le principe de similarité attribué à l'Hermès Trimégiste habituellement énoncé sous la forme de "Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas".
Nous allons donc appliquer ce principe d'invertendo pour expliquer les inversions successives par lesquelles nous avons passé ou devrons passer le long de notre trajectoire psychologique puis de notre chemin spirituel. Nous prendrons comme points de repères principaux les trois phases successives principales de notre évolution, à savoir les phases appelées prépersonnelle, personnelle et transpersonnelle par K. Wilber[3]. Et pour être certain de ne pas nous arrêter trop vite en chemin si nous nous bornions à décrire nos propres expériences, nous aurons recours aux résultats condensés de nos observations et de nos interviews du représentant vivant de Shri Ram Chandra, Shri P. Rajagopalachari, ainsi que de certaines descriptions qu'il a données lui-même lors de conférences[9-10-11], de ce que nous appelons peut-être improprement des "états modifiés de la conscience" ("altered states of consciousness"2)[12] .
C'est dans l'esprit de l'enseignement de Shri P. Rajagopalachari que nous avons également introduit les concepts apparemment paradoxaux d' évolution involutive, d'impersonnalisation et de pseudo-régression [13], pour rendre compte de ces "inversions" apparentes de direction évolutive, de vécus et de comportements, ou de ces manifestations apparemment régressives (d'après les critères conventionnels d'évaluation de la psychologie du développement), que le sadhaka et même le Saint accompli peuvent présenter de manière plus ou moins visible.
En fait le terme "involutif" est employé ici pour qualifier principalement ce qu'il advient de l'ego, qui en se raffinant involue, puisque l'aspirant spirituel a en quelque sorte renversé le courant de ses intérêts, la direction de sa vie, dans le sens où il n'est plus captivé par lui-même ou par ce qui existe à l'extérieur, par ce qu'il appréhende avec ses sens et son intellect dans son monde objectal (c'est-à-dire au niveau relationnel), mais qu'il chemine maintenant vers l'intérieur, non plus de manière égoïste ou autocentrée, mais en direction de son véritable Centre, de son Etre essentiel, du Soi ou de l'Atman, peu importe le nom qu'on lui donne. Autrement dit, d'une certaine manière, l'aspirant spirituel donne l'impression d'avoir rebroussé chemin, puisqu'en vertu d'une absorption centripète, il fait maintenant marche arrière en direction de sa Source divine.
Or ce type particulier d'évolution appelée ici involutive correspond à ce que nous pouvons souhaiter de mieux à notre prochain et à l'humanité dans son ensemble. C'est en tout cas ce qu'on fait de tous temps les grands Maîtres, Avatars, Saints ou Prophètes, qui ont tenté de nous entraîner dans leur sillage, tout en nous avertissant de l'existence de difficultés, autrement dit de l'étroitesse de la voie spirituelle et des qualités à développer pour être à même de la suivre jusqu'au bout.
Nous allons maintenant donner brièvement quelques exemples de ce phénomène d'évolution involutive, qui à notre sens permet de comprendre l'aspect apparemment contradictoire ou paradoxal des étapes de notre croissance :
- Pour ce qui est du couple d'opposés dépendance/autonomie , nous admettons généralement que dans les tous premiers mois de notre vie d'êtres humains (stade prépersonnel), nous ne faisons pas de différence entre l'extérieur et l'intérieur, si bien que dans notre vécu subjectif nous sommes à la fois seuls et contenant tout. Cependant, du point de vue de la mère ou d'un observateur extérieur, nous sommes, à cette phase de notre existence, d'une dépendance extrême, puisque laissés sans soins nous mourrons.
Par la suite la tendance s'inverse peu à peu vers davantage d'indépendance ou d'autonomie, avec tout d'abord un maximum de revendication indépendantiste, très peu réaliste, au stade phallique, où l'enfant entre dans la zone qu'on peut maintenant appeler "personnelle3."
Cette indépendance devient plus objective dans la phase post-oedipienne, pendant laquelle l'enfant se socialise, s'intègre, trouve sa place au sein de la famille nucléaire, de la famille élargie, du milieu scolaire, des groupes de loisirs, etc. En effet, pour l'observateur extérieur, l'enfant, puis l'adolescent et l'adulte acquièrent de plus en plus d'autonomie par paliers successifs : stade appelé "identity" par Ken Wilber[2], "self-actualisation" selon A. Maslow[5]. A ce stade, l'être humain, qu'on peut considérer comme adulte du point de vue psychologique, est capable de penser d'une façon originale, il ose affirmer ses opinions, il supporte et même recherche une certaine dose de solitude. Pour un observateur averti, l'autonomie réelle a donc passablement augmenté du stade phallique au stade existentiel.
Mais que se passe-t-il ensuite, si l'évolution se poursuit au-delà du stade centaurique déjà mentionné, c'est-à-dire dans la zone transpersonnelle ou cosmique ?
L'expérience montre que l'homme ne peut alors faire autrement que sentir à quel point il est en fait relié, partie intégrante de cette trame insaisissable et infinie, à la fois dans et hors de l'espace-temps. Cette ouverture du champ de sa conscience peut naturellement prendre différentes formes, ou plutôt être formulée de diverses manières : soit il n'est plus rien qu'une conscience sans limite dans un espace infini; soit il se sent tout contenir, être devenu cet univers entier ; soit encore il reconnaît la nature essentielle, ou "son Maître" en chaque être rencontré, en chaque particule de manifestation, dont il n'est plus séparé.
Le résultat accompli d'une telle transformation est généralement qu'un tel être attire ses semblables comme le miel attire les insectes et qu'il se laisse consommer ou consumer de bonne grâce : on le voit alors le plus souvent entouré, disponible presque jour et nuit. A première vue, l'observateur pourrait donc penser qu'il s'agit d'un être dépendant, naïf, incapable de dire non. S'il connaissait cette personne avant sa transition réussie vers un état transpersonnel, il pourrait en conclure qu'il y a eu régression à un mode de fonctionnement infantile. Nous savons qu'il n'en est rien puisqu'il s'agit d'une pseudo-régression, d'une évolution involutive du moi séparateur, permettant à cet être spiritualisé de se vivre non-séparé, de vivre la véritable fraternité, où sa bakhti lui fait voir le divin ou son Maître en chacun de ses prochains, en chaque être de la manifestation, vers qui l'amour universel peut ainsi couler sans entrave.
- Un autre exemple est celui de l'évolution du sens moral :
Nous savons en effet que le petit enfant n'a pas encore acquis la notion ou la conscience de ce qui est moral ou amoral, si bien que l'on parle volontiers de son innocence, alors que Freud l'a qualifié comme chacun sait de pervers polymorphe , qualificatif complémentaire à celui d'innocent.
L'intériorisation surmoïque, au stade personnel, tend normalement à rendre l'enfant, puis l'adolescent et l'adulte plus empreints de moralité, d'abord conventionnelle puis post-conventionnelle. On sait par exemple que dans les traditions religieuses et spirituelles, une haute moralité est considérée comme un prérequis ou comme faisant partie de la phase de "préparation".
Aux stades tranpersonnels, l'observateur sera quelquefois choqué par certains comportements d'un Saint ou d'un Maître spirituel, qui peuvent paraître à nouveau amoraux, et donc correspondre à une régression psychologique. Or à ce stade, il s'agit en fait de transmoralité , qui bien entendu, repose sur une moralité impeccable : le Maître incarné peut être amené délibérément (et non pas pulsionnellement) à se mettre en colère, à faire quelque chose d'incongru, d'impoli, voire même de destructeur : comportements inattendus, apparemment aberrants, dont la nécessité ou la sagesse ne nous apparaissent souvent que (bien) plus tard. La littérature spirituelle fourmille de tels exemples lorsqu'elles décrit la relation Maître-disciple.
- Pour compléter le tableau, prenons l'exemple de notre développement cognitif ou de la connaissance humaine : pour qualifier le fonctionnement du petit enfant (au stade prépersonnel), on parle volontiers d'ignorance , le savoir étant apparemment quasi nul. Puis l'enfant, l'adolescent et l'adulte acquièrent des connaissances intellectuelles , connaissances qu'ils considèrent comme leur appartenant, jusqu'à devenir quelquefois de véritables érudits. Au stade transpersonnel, on constatera une nouvelle inversion, puisque l'être humain semble de moins en moins s'appuyer sur des connaissances accumulées et stockées dans sa mémoire, et de plus en plus sur une connaissance de type intuitif , beaucoup plus immédiate, dont il ne s'attribue plus le mérite, puisqu'il la ressent comme universelle, à portée de main. Cette facilité d'accès peut aller jusqu'à la " connaissance directe" du Saint, capable d'enregistrer les "shruti" (messages divins). Il réacquiert donc une sorte d'état d'ignorance ou d'innocence, où les informations ne lui sont révélées qu'en raison de sa condition de pureté et de son état d'abandon : il est apparemment ignorant dans le sens où il ne sait rien par lui-même, les choses lui étant simplement accessibles de par son ouverture totale et son extrême vigilance de tous les instants.
De nombreux autres exemples de ce principe d'évolution involutive pourraient naturellement être développés. Dans ce court article, nous nous contenterons d'en mentionner encore quelques uns :
- La naïveté affective du petit enfant évolue vers une certaine forme de lucidité rationnelle au stade personnel, qui aboutit au stade transpersonnel à une pseudo-naïveté ou innocence due à une attitude d'abandon totale envers le Maître intérieur.
- Dans le même ordre d'idée, on peut donner la séquence comprenant la confiance naïve et innocente du petit enfant qui évolue en prudence et circonspection chez l'adulte, pour redevenir confiance absolue, qui n'est pas une foi aveugle mais au contraire une " foi illuminante " ("enlighted faith") selon l'expression de Shri P. Rajagopalachari4.
- La personnalité elle-même subit les mêmes inversions: d' indifférenciée chez le tout petit, elle subit à la phase dite "personnelle",.un développement progressif aboutissant à la self-actualisation[5], ou différenciation du soi [16], ou individuation, c'est-à-dire à l'affirmation de cette personnalité Celle-ci se réindifférencie ensuite à la phase transpersonnelle. C'est ce que je propose d'appeler " impersonnalisation" pour différencier ce phénomène évolutif de la pathologique dépersonnalisation. La langue anglaise permet de bien rendre compte de ce processus par 2 fois inversé, selon les mots de Shri P. Rajagopalachari :
"In this unbecoming process, we become childlike but not childish, Self like but not selfish, centered to the Self but not selfcentered" [16]. (Dans ce processus d'"in-devenir", nous devenons comme des enfants mais pas infantiles, semblables au Soi mais pas égoïstes, centrés sur le Soi mais pas autocentrés).
Nous espérons que cette rapide description aidera l'esprit rationnel à ajouter crédit à la possibilité d'un au-delà de son propre niveau intermédiaire de fonctionnement, et qu'elle permettra à l'aspirant spirituel de se reconnaître dans son expérience tranpersonnelle (ou mystique ou cosmique) et d'en préciser un peu mieux le cadre, si ce n'est le contenu.
BIBLIOGRAPHIE
1. Wilber K. The spectrum of Consciousness , Thesophical Publishing House, Wheaton, 1977
2. Wilber K. Engler J., Brown D.P. Transformations of Consciousness, Shambala, Boston and Shaftesbury, 1986
3. Wilber K. Les trois yeux de la connnaissance, Le Rocher, 1987
4. Weil P. L'homme sans frontière , L'espace bleu, Paris, 1988
5. Maslow A.H. Vers une psychologie de l'être, Fayard, 1972
6. Ram Chandra Une nouvelle Tradition Spirituelle, Shri Ram Chandra Mission France, 1989
7. Ram Chandra Oeuvres complètes, tome II , Shri Ram Chandra Mission France, 1993
8. Ram Chandra Oeuvres complètes, tome III, Shri Ram Chandra Mission France, 1990
9. Rajagopalachari P. Heart to Heart, vol I , Shri Ram Chandra Mission, Shahjahanpur, first ed. 1988
10. Rajagopalachari P. Heart to Heart, vol II , Shri Ram Chandra Mission, North American Publishing Commitee, Pacific Grove, CA USA, first ed. 1991
11. Rajagopalachari P. Heart to Heart, vol III , Shri Ram Chandra Mission, North American Publishing Commitee, Molena USA, first ed. 1994
12. Tart Ch. T. Transpersonal Psychologies , Harper & Row, Publishers, Inc. 1975
13. Conférence au Training Course du Sahaj Marg Research Institute, Sitapur (U.P) India, octobre 1993, document non publié.
14. Vigne J. Eléments de psychologie spirituelle , Albin Michel, 1993
15. Kohlberg L. Essays on moral developpment , vol. I , San Francisco: Harper&Row, 1981
16. Bowen M. La différenciation du soi , éd. ESF, 1984
17. Rajagopalachari P. Preceptor's guide,vol.III , Shri Ram Chandra Mission,
North American Publishing Commitee, Pacific Grove, CA USA, first ed. 1990.
FOOTNOTES:
1 Psychiatre, Privat-Docent à la Faculté de Médecine de Lausanne, Commitee Member of Sahaj Marg Research Institute, Hyderabad
2 Pour Shri P. Rajagopalachari, "la véritable conscience est Réalité", si bien que les "niveaux de conscience" ou les "structures de base de la conscience" ou les "Altered states of consciousness" ne rendent qu'imparfaitement compte des phénomènes réels. Dans cette optique, le concept de "degré d'ouverture du champ de la conscience" semble déjà plus approprié.
3 Nous savons que malheureusement la plupart des êtres humains resteront crochés à ce stade, ou plutôt y régresseront et s'y fixeront plus ou moins massivement pour ne plus en sortir : stade de normalité statistique de notre civilisation contemporaine appelée "normose" par Jacques Vigne[14].
4 Conversation informelle, Ittingen, août 1994.
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