| Sacrés sens ou sens du sacré
Auteur : Ferdinand Wulliemier
Date: 14.4.98
Résumé: Le titre de cet exposé est évocateur de l'espace et des rapports existant entre deux niveaux importants et contrastés de l'échelle évolutive humaine: le domaine ou l'empire des sens d'un côté, l'accès au sacré de l'autre. Entre deux existent d'autres niveaux évolutifs, par conséquent d'autres limitations, celles en particulier du vagabondage de l'esprit et de l'intellectualisation.
Afin d'atténuer l'emprise de cette dernière, qui fait confondre la lecture de la carte avec la promenade directe dans le territoire (qui n'est que représenté sur la carte), seront évoquées quelques expériences personnelles pouvant se rattacher au sacré. Elles seront ensuite élargies au-delà de l'exemple personnel et situées en référence à certains modèles de compréhension issus de traditions spirituelles et d'une orientation transpersonnelle de la psychologie: enveloppes ou koshas, chakras, états de conscience modifiés, basic structures of consciousness.
Transdisciplinarité et psychologie transpersonnelle
Avant d'entrer dans le vif du sujet, j'aimerais saluer l'initiative du Professeur H. Van, consistant :
- Tout d'abord à avoir proposé un thème aussi ouvert à la dimension spirituelle, dans un cadre psychiatrique, voire psychanalytique. Cette initiative contribue à combler une lacune, qu'on remarque par exemple dans le "Vocabulaire de la Psychanalyse"[1], où MM Laplanche et Pontalis omettent de mentionner une quelconque référence religieuse, spirituelle, mystique ou métaphysique, et ce même à propos du concept de sublimation, qui permettrait ou permettra à l'avenir d'évoquer sinon d'introduire la dimension du sacré dans de tels milieux.
- D'avoir ensuite ouvert cette rencontre à des personnes pouvant offrir des éclairages forts divers du sujet traité, y compris à des non-psychiatres, dans un esprit qui devrait nous inciter non seulement à l'interdisciplinarité mais à la transdisciplinarité.
Ce courant de pensée transdisciplinaire prend une importance croissante parmi les scientifiques. Il tend à être jugé soit de manière plus ou moins condescendante voire disqualifiante sous le vocable de mouvance New Age[2,3,4], soit avec intérêt ou même un certain respect lorsqu'on s'aperçoit que des disciplines telles que la physique quantique, l'astrophysique, la psychologie, la psychiatrie, la sociologie, la philosophie, l'anthropologie, la science comparée des religions, l'ontologie – pour n'en citer que quelques-unes – peuvent collaborer de façon significative et efficace, au minimum pour se comprendre ou plus ambitieusement en vue de l'élaboration de ce qui a été appelé le "paradigme émergeant"[5,6]. Ce courant de pensée et cette recherche se sont développés et parfois structurés depuis une trentaine d'années, tout d'abord aux Etats-Unis, où je me permets de rappeler en passant que la première Association de Psychologie Transpersonnelle 1, dont l'idéologie correspond à cet esprit inter- et transdisciplinaire, est née en 1969, sous l'impulsion de personnalités bien connues, telles que E. Fromm, C. Rogers, R. Assagioli, V. Frankl et A. Maslow .
Quelques expériences personnelles
C'est à ce dernier auteur que j'emprunterai le terme de "peak experience" [7] ou d'expérience paroxystique, pour entrer davantage dans le vif de notre sujet, qui correspond bien au champ d'étude de la psychologie transpersonelle. En fait ma contribution comprendra quelques brèves descriptions d'expériences personnelles de ce type, expériences que j'ai pu ranger après-coup dans la catégorie un peu plus large, que j'ai nommée ici "expériences du sacré", dont j'essayerai ensuite de décrire les principales caractéristiques, avant d'en proposer certains modèles de compréhension.
Ce faisant, je laisserai de côté bien d'autres aspects du sacré, du sacrifice, de la sublimation et des rapports qu'ils entretiennent avec la violence et les pulsions.
Je vais donc commencer par faire appel à quelques souvenirs, dont certains remontent à l'année 1967– il y a donc plus de trente ans – lors d'un voyage de plusieurs mois en Asie. Parmi d'autres, trois expériences m'ont interpellé et me sont revenues plusieurs fois en mémoire par la suite. En m'impliquant personnellement, j'espère que je parviendrai à vous en restituer quelque chose de significatif, par les moyens verbaux, infraverbaux et supraverbaux à notre disposition:
- La première expérience se situe en Iran, dans la petite ville-oasis de Kashan, plus précisément dans le jardin de Bagh-é-Fin, dont je ressens dès mon arrivée l'atmosphère comme tellement paisible que je demande aux deux personnes qui m'accompagnent de prolonger la visite. Je me sens moi-même particulièrement calme, léger, serein, n'ai envie de rien d'autre que de rester là, tranquillement, ce qui à l'époque de mes 25 ans ne correspond pas du tout à mon fougueux tempérament de Bélier-Sagittaire. Je vis durant ces quelques heures une sorte d'équilibre et d'harmonie ressentis comme parfaits entre l'intérieur et l'extérieur. Avant de quitter à regret ce lieu, on me désigne le tombeau de Saadi, le poète sufi du 13ème siècle, rendu célèbre par son Gulistan (Le Jardin des Roses[8]).
- La deuxième expérience se situe un mois plus tard dans l'Hindû-Kûsh, en Afghanistan. Nous sommes descendus de voiture sur un petit plateau, à plus de 3000 mètres d'altitude. Le soleil vient juste de se coucher. Surgissent, sans bruit, à 20 mètres de nous, deux hommes jeunes, qui se mettent à effectuer une sorte de danse, en tournoyant de plus en plus rapidement. Aucune pensée ne me traverse durant la scène, dont je ne peux évaluer la durée car cette notion de durée, de temps subjectif, s'est effondrée. Ce n'est que beaucoup plus tard que je comprendrai, intellectuellement, qu'il s'agissait de deux soufis, accessoirement bergers, qui ont effectué à notre intention et sans crier gare une danse dans la tradition des derviches-tourneurs, en silence.
- Deux mois plus tard, venant de quitter Puri et le temple de Konarak, en Inde, face au disque solaire couchant le plus énorme que j'aie contemplé de ma vie, assis dans notre voiture en marche, amorçant notre retour vers la Suisse, surgit sans associations préparatoires, la pensée soudaine que je reviendrai en Inde, plus précisément à Madras. Il s'agit d'une évidence qui ne se discute pas, qui s'impose sans résistance aucune, alors que je me sens à peu près dans le même état d'homéostase et de communion avec mon environnement.
Six ans plus tard, je rapporte un rêve à mon psychanalyste, rêve dans lequel je me marie, emporté dans un carosse, qui ressemble fort au temple de Konarak, dont la conception architecturale est celle d'un chariot. Le rêve est très lumineux mais les interprétations proposées au seul niveau psychologique ne me semblent pas entièrement satisfaisantes, sans que je puisse expliquer rationnellement pourquoi.
Je ne comprendrai la valeur prémonitoire de ce rêve et les nombreux symboles rattachés à ce chariot – dont on parle entre autres dans les Upanishads et dans la Gita – que 15 ans plus tard, lors d'une expérience méditative profonde, dans laquelle resurgit la même scène, sous forme de vision, qui symbolise alors très clairement et sans conteste possible dans mon esprit, le mariage spirituel, dans le cadre d'une tradition particulière de Raja Yoga. Or cette tradition spirituelle se trouve avoir certains liens avec le soufisme, et le maître qui en a la responsabilité réside à Madras, où je me suis bien entendu rendu par la suite, comme annoncé plus de 20 ans auparavant. Un maître qui dit, entre autres, que la grande majorité des Occidentaux a perdu et doit réapprendre le sens du sacré.
Principales caractéristiques des expériences du sacré
En relatant ces quelques expériences personnelles, choisies parmi de nombreuses autres plus ou moins spectaculaires, expériences qu'on trouve bien entendu rapportées par de nombreux auteurs, j'ai déjà signalé, en passant, certaines de leurs caractéristiques, que nous allons maintenant récapituler et compléter, sans prétendre être exhaustifs. Ce qui me paraît important est surtout d'accepter que ce genre d'expériences soient étudiées avec un minimum d'a priori:
- L'une de leurs caractéristiques est l'absence d'idéation, de vagabondage de l'esprit, de phantasmatisation : l'expérience nous "prend" entièrement, l'attention est totale, le plus souvent dans une sorte d'émerveillement et/ou de vénération, quelquefois mêlés de terreur2, ce qui correspond alors plus spécifiquement à l'expérience du numineux, au sens où l'entendait R. Otto [9], suivi par M. Eliade ]10], C-G Jung [11] et K.G.Durkheim [12] ;
- la notion de durée subjective est fortement modifiée ou momentannément abolie durant l'expérience. Les informations recueillies ont trait au passé, au futur ou semblent appartenir à une dimension située en dehors du temps linéaire que nous connaissons ;
- sur le plan énergétique la personne se déclare souvent régénérée ou finement dynamisée après de telles aventures ;
- l'expérimentateur est dans une sorte d'équilibre intérieur, ou plutôt de sensation de disparition des limites entre intérieur et extérieur, d'où le vécu très intense d'une élation, d'une félicité, d'une profonde paix, d'une unification, d'une harmonie et d'une union avec la création toute entière, dans une atmosphère d'amour universel, raisons souvent invoquées pour considérer un tel vécu comme une expérience du sacré ;
- les effets neuro-végétatifs sont quelquefois marqués, surtout au niveau du tonus musculaire, qui peut fortement se relâcher. Il arrive aussi assez souvent que la personne pleure sans raison apparente, tout en ressentant un énorme et durable soulagement, dont Ram Chandra disait qu'il est le signe d'un adoucissement du coeur[13] ;
- dans mes propres expériences, mes sens fonctionnaient mais ils étaient tanscendés par quelque chose de plus global et de plus pénétrant, permettant une sorte de résonance directe avec la situation. C'est cette résonance qui me semble être responsable du caractère intuitif de ces expériences, qui apporte une connaissance beaucoup plus directe et immédiate de la situation, qui va droit à son essentiel ;
- de telles expériences ont ainsi un grand pouvoir interpellateur, bien connu dans la littérature ésotérique et religieuse: elles ont en effet valeur de révélations, dans la mesure où de telles expériences amènent à une compréhension nouvelle et jugée d'ordre supérieur par celui qui les vit.
- ces expériences créent une nostalgie et marquent souvent le point de départ d'une recherche active dans le domaine spirituel[16] ;
- elles se passent souvent de manière synchronique, ainsi que Jung l'a décrit[14 ] ou "syntopique", c'est-à-dire à différents moments mais dans le même lieu, qui apparaît comme prédestiné – pour une personne donnée – à certaines expériences de ce type, ou en tout cas significatives[15] ;
- la mémorisation de ces expériences particulières est très vivace: les scènes en question ne sont pas simplement réévoquées mais tendent à être revécues intérieurement, sur commande ;
- il va sans dire qu'un même événement extérieur peut être vécu de manière conventionelle ou banale par l'un, alors qu'il comporte un aspect sacré pour l'autre. Comme en face de la création artistique, où "la beauté se trouve dans les yeux de celui qui regarde";
de telles expériences ont un caractère universel, même si certaines populations et certaines époques semblent plus favorables que d'autres à la survenues de telles expériences du sacré. Elles peuvent être apparemment spontannées ou déclenchées par différents stimuli (telles que des sons et des musiques, des drogues psychédéliques – par exemple le LSD – des exercices ou des pratiques, telle l'hyperventilation dans les expériences de rebirth, les rituels, les prières ou certaines rencontres particulières), ou encore favorisées par l'absence de stimuli : le jeûne, le silence, la méditation, la visite de certains lieux spirituellement chargés.
- enfin, pour les situer par rapport à certains mots-clés qui nous ont été proposés à l'occasion de ce séminaire, je rappellerai que ces expériences ne reposent ni sur un sacrifice (avec ou sans rituel) ni sur une ou des croyances et qu'elles ne produisent en principe pas d'aliénation.
Quelques modèles de compréhension
Plusieurs auteurs ont décrit ce genre d'expériences plus ou moins systématiquement, en cherchant bien entendu à les modéliser pour mieux les comprendre, du moins à un niveau intellectuel. Nous devons alors être conscients que cette démarche équivaut à cesser de contempler le territoire de l'expérience proprement dite pour se pencher sur certaines cartes plus ou moins pertinentes :
- on peut par exemple ranger ces vécus particuliers dans la vaste catégorie des expériences dites transpersonnelles (dont je donnerai quelques exemples par la suite), ce qu'ont fait entre autres S. Grof[5] et P. Weil[17], ou à tenter de les caser dans la plus classique catégorie des phénomènes parapsychologiques, tels que télépathie, clairaudience, clairvoyance, précognition, psychokinèse, Poltergeist, etc. ;
- on peut aussi les mettre en relation avec des expériences archétypiques et mythiques comme l'ont fait C-G Jung [18] et J. Campbell [19], chacun à leur manière.
- d'un point de vue topique, mon impression personnelle actuelle est que dans ce type d'expériences nous sommes branchés à ce qui pourrait être appelé notre "supraconscient" , par opposition à l' "infraconscient" , plus -communément appelé subconscient et/ou inconscient[20] (voir tableau 1) ;
- en termes d'information et d'énergie, on dira volontiers que de telles expériences font de l'ordre ou qu'elles sont de type néguentropique ;
- si l'on adhère à une représentation plus ésotérique de notre organisme en ses différentes couches ou enveloppes plus ou moins denses, appelées encore voiles ou "koshas" , on dira que dans ces moments privilégiés, nous habitons nos corps subtils, et qu'ils sont alors suffisamment perméables ou dégagés pour nous permettre de capter une information subtile d'ordre suprapersonnel ou cosmique, appréhendée à partir du niveau d'anandamayakosha (voir tableau 2) : dans la description hindouiste[21], cette région spirituelle se caractérise par un état de détente profonde avec sentiment de béatitude, associé à une conscience panoramique et intuitive, permettant une préhension directe des situations, appelée "prajna". Cette manière de voir permet d'expliquer par exemple très facilement pourquoi Shri P. Rajagopalachari affirme que les Occidentaux ont le plus souvent perdu le sens du sacré : c'est tout simplement parce qu'il se rend compte au premier regard (pénétrant et élargi), qu'ils habitent préférentiellement leurs couches les plus denses, c'est-à-dire annamayakosha – leur corps physique, qu'ils surinvestissent et qu'ils ont si peur de perdre – leur corps énergétique, lieu des fonctions sensorielles, biologiques et pulsionnelles (pranamayakosha), ou encore leur corps mental, qu'on peut subdiviser en mental inférieur (manomayakosha) et en mental supérieur (vijnanamayakosha), lieu des raisonnements, déductions, analyses et synthèse chers à nous autres intellectuels, plus ou moins fiers de l'être. De par ce surinvestissement des zones les plus denses de leur organisme bio-psycho-spirituel, les informations subtiles, par exemple celles qui pourraient donner lieu à une expérience numineuse, ne font que leur passer au travers, sans qu'ils soient aptes à les capter et à les reconnaître. Pour employer une expression grossière, ils ne voient ni ne sentent passer certains pucks, trop subtils pour être perçus.
- En termes de chakras – autre codification ésotérique qu'on peut aussi assimiler à des niveaux vibratoires et énergétiques (voir tableau 3) – on dira que ces expériences peuvent être mises en rapport avec l'ouverture, le nettoyage et l'activation transitoire des 4ème, 5ème et même 6ème chakras de la tradition tantrique (respectivement les chakra du coeur – anahata – de la gorge – vishuda et ajna, le fameux 3ème oeil) [23]. Le chakra du coeur, généralement considéré comme le siège de l'âme, correspond aux sentiments altruistes (feelings) et à diverses autres qualités humaines et spirituelles, qu'une pratique dite spirituelle vise à développer3 [24]. Le 5ème chakra marque le début de la transition vers le champ cosmique et la libération. Il contient beaucoup de créativité et certains pouvoirs (siddhis), qui, activés, entraînent que "les montagnes cessent d'être des montagnes", pour paraphraser une partie de l'expression bien connue de certains boudhistes:
"Au début les montagnes sont des montagnes,
Puis les montagnes cessent d'être des montagnes,
Ensuite les montagnes redeviennent des montagnes."
L'activation du 6ème chakra, quant à lui, permet d'avoir accès aux énergies cosmiques.
- On peut aussi prendre en compte les "états de conscience modifiés" décrits par C. Tart [25] pour tenter de comprendre ces phénomènes. Si je fais référence à ma pratique méditative de ces 12 dernières années, je dirai que ces expériences se situent dans une zone supramentale, intermédiaire entre l'état de veille habituel et l'état d'absorption dans le "sans-forme" (nirvikalpa samadhi): dans ces états intermédiaires de niveau parapsychologique et archétypique, voire de niveau déjà plus nettement transpersonnels et donc plus subtils (savikalpa samadhi) [21], l'activité des sens et du mental sont suffisamment apaisées pour qu'une sorte de retournement de la conscience puisse s'opèrer vers l'intérieur, sorte d'invagination en direction du supposé Centre ou Soi divin ou Atman ou vacuité ou encore "nothingness" ("rien-té") de Ram Chandra [23] (voir tableau 4). Ce mouvement d'intériorisation, en s'approfondissant suffisamment, permet de sortir, au moins momentanément, de la caverne de Platon, autrement dit de transcender nos limitations, conditionnées par la nature habituelle de nos afférences et de nos efférences dirigées vers l'extérieur, et par la filtration inhérente à la construction de nos organes des sens. Sans oublier nos conditionnements et autres apprentissages personnels, familiaux, linguistiques et culturels, qui débouchent sur des raisonnements et des représentations limitées de nous-mêmes et de l'Univers.
- Dans un langage plus dévotionnel, on évoquera ce mouvement de retournement et d'intériorisation en termes d'aspiration vers Dieu ou vers la déité, vers ce vide d'où tout émane ou rien-té, aspiration aux sens propre et figuré, puisque l'aspirant est aspiré. On retrouve par exemple l'évocation de ce processus de retournement dans cette belle parole de Lalaji, un maître indien qui enseigna au début du siècle:
"Dieu s'est caché en votre intérieur et vous a exposés.
Faites maintenant le contraire: cachez-vous et exposez-Le!
C'est cela la véritable pratique spirituelle (sadhana)"[26].
Autrement dit, au lieu de rester recouverts et limités par le profane 4, entrez donc en contact avec votre partie sacrée, essentielle, divine et faites-la rayonner !5
- Pour comprendre d'une façon qui nous est plus familière ce cheminement qui nous mène, entre autres, de l'empire des sens jusqu'au sens du sacré, nous pouvons également nous référer au modèle néo-structuraliste des niveaux de conscience, ou plus exactement des "basic structures of consciousness" (voir tableau 4), que nous devons principalement à Ken Wilber, dont les nombreux ouvrages, encore bien insuffisamment traduits en français, commencent à être mieux connus en Europe 6 [6,21,27,28]. Introduire ce modèle me paraît ici particulièrement approprié, puisqu'il est synonyme de développement hiérarchisé, dont l'étymologie repose, rappelons-le, sur hieros, sacré ou consacré. Selon ce modèle, on parle de trois phases principales et successives de développement psycho-affectif, moral et cognitif. Ce qui nous mène tout d'abord d'une première phase archaïque, appelée sensori-motrice ou prépersonnelle , jusqu'à la phase suivante, appelée personnelle , qui englobe et transcende la première (voir tableau 2). Cette phase personnelle comprend différentes étapes (qu'il n'y a pas lieu de détailler ici), allant, en gros, du stade oedipien jusqu'au stade existentiel ou "centaurique". Puis, lorsque la zone parapsychologique a été franchie, on accède, si tout va bien, c'est-à-dire rarement, aux étapes dites transpersonnelles , où naviguent le yogi, le Saint et le Sage. Sans insister sur les deux premières phases, bien connues des professionnels de la santé mentale, nous pouvons remarquer que :
- dans la zone prépersonnelle, ou prégénitale en langage psychanalytique, le fonctionnement et le mode de compréhension rudimentaires reposent sur un moi corporel, où prévalent les messages des sens, les mouvements instinctuels, pulsionnels et émotifs. Rappelons-nous à ce propos l'affirmation de Freud concernant l'enfant "pervers polymorphe", dont nous savons qu'il caractérise aussi passablement d'êtres immatures revêtus d'un corps d'adulte.
- dans la zone dite personnelle s'installent séparativité et autonomisation : Wilber représente l'homme "personnel" sous la forme d'un cavalier – figurant l'ego – juché de façon instable sur son cheval – le ça ou le corps. Autrement dit, il y a, à ce stade, un sujet pensant – qui croit encore, comme Descartes, que c'est parce qu'il pense qu'il est – et de multiples objets. C'est le monde des relations objectales. La personne se décrit comme un individu, plus ou moins individualiste ou individualisé selon son degré de maturation. Mais, dès le stade suivant, il sera plutôt considéré comme un "dividu" que comme un in-dividu, dans la mesure où il apparaît comme encore divisé [28], ou sous l'emprise de maya et de ses nombreux pièges et illusions, si nous nous référons à la philosophie hindouiste.
- Aux stades transpersonnels ou supra-individuels suivants de cette hiérarchie bio-psycho-spirituelle, ce dualisme, cette séparativité cessent: le monde devient a-relationnel car nous sommes devenus ce qui apparaissait auparavant comme un événement rencontré ou une expérience vécue. Appeler cela une "im-périence" plutôt qu'une ex-périence serait peut-être un peu plus approprié. A ce niveau, la "transpersonne" ne parlera donc plus, en ce qui la concerne, d'expérience du sacré car elle sera elle-même devenue porteuse du sacré pour les autres, en ce sens qu'elle ne pourra s'empêcher de transmettre une telle expérience à ceux qui seront attirés par elle. L'expérience qui consiste à s'approcher physiquement de telles personnes montre d'ailleurs bien que leur niveau vibratoire – qu'un minimum de sensibilité permet aisément de percevoir – est bien différent de celui d'une personne soumise à ses pulsions, à ses émotions ou à ses raisonnements intellectuels. Le type de vibrations qui en émane est en effet beaucoup plus fin et pénétrant, capable d'allumer ou d'aviver ce que les mystiques appellent le feu intérieur. Lorsque ce feu intérieur a pris une certaine ampleur et qu'il est maintenu vivace – d'où probablement l'expression "avoir le feu sacré" – la transformation ou la transmutation de nature spirituelle suit alors tout naturellement son cours. Cela se fait dans le cadre de ce que j'ai décrit comme un "processus d'impersonnalisation" , sorte de pseudo-régression – à ne pas confondre avec une dépersonnalisation pathologique – processus que j'ai également appelé "évolution involutive" [30], où ce qui involue, ce sont les mécanismes de défense du moi, jusqu'à une sorte de mise à nu [15,31].
Notons que dans ce processus de développement, que les Jungiens appellent processus d'individuation [32], il ne s'agit plus ici de flash ou de fluctuations permettant d'apercevoir, l'espace d'un instant, un paysage différent, si merveilleux soit-il – peak experience, brève illumination ou fugace satori – mais d'étapes évolutives, c'est-à-dire d'états successifs relativement stables, conquis par paliers, à la suite de ce que I. Prigogine et d'autres auteurs plus proches du domaine psychologique appellent des transitions, par opposition aux fluctuations [33,34].Or l'observation montre que les fluctuations qui culminent au-delà du champ de conscience personnel, telles que les peak experiences, les crises shamaniques, les voyages hors du corps, les expériences de “channalisation”, les expériences proches de la mort (Near Death Experiences) ou d'incarnations passées ou encore les états de possession, pour ne citer que quelques-unes de ces expériences transpersonnelles[5], peuvent survenir chez les gens les plus divers, en termes de niveau de développement. En particulier chez les enfants, chez certains schizophrènes ou chez de nombreux borderline. Par ailleurs ces fluctuations ne semblent pas liées à un processus de sublimation. Si bien que le sens du sacré ou plutôt l'accès transitoire au sacré peut être, lui aussi, légitimement revendiqué par tout un chacun. J'ai néanmoins relevé plus haut l'importance des expériences (plus ou moins paroxystiques) du sacré en tant que déclencheurs d'une possible reprise de la poussée évolutive. Cependant l'erreur est bien plus fréquente, qui consiste à penser que ces expériences signent ou correspondent à une élévation spirituelle acquise, alors que cette prétention révèle plutôt une tendance au "matérialisme spirituel", habilement dénoncée avec humour par le lama Chögyam Trungpa [35]. Tendance que l'on retrouve chez beaucoup de personnes engagées dans les diverses voies spirituelles actuellement disponibles [36]. De plus, ces expériences peuvent malheureusement être utilisées pour banaliser ou tenter de s'approprier le champ ontologique (ou spirituel) en le tirant vers le bas, c'est-à-dire en réduisant ces expériences particulières à des sensations fortes parmi d'autres, placées en quelque sorte sur le même plan que les passions amoureuses, les émotions artistiques ou les découvertes intellectuelles, tranches plus ou moins séparées d'un même gâteau. Il faut dire que cette erreur de jugement est largement favorisée par certaines caractéristiques pulsionnelles de notre société actuelle, qui prône l'excitation, la consommation immédiate et l'ambiguité. D'un point de vue plus théorique, ces erreurs correspondent à une confusion de niveaux, appelée "confusion pré/trans" par K. Wilber [6]. Dans le cas qui nous occupe ici, ces confusions particulières peuvent être mises en rapport avec un refus de la structuration hiérarchique de la Création – donc de la place du sacré lui-même – ce qui revient à refuser, plus ou moins inconsciemment, de passer du niveau de structuration de conscience de type personnel (voire pré-personnel) où l'on se trouve, au niveau transpersonnel plus élevé. Un passage qui se traduirait par des efforts et des souffrances, liées aux deuils, aux sacrifices et aux sublimations à opérer, qu'il s'agit justement d'éviter[30]. J'imagine que c'est en raison de ce refus et de cette confusion que le langage courant actuel a tendance à sacraliser n'importe qui et n'importe quoi. Il s'agit alors d'un mouvement pervers, procédant par dénaturation et confusion, aboutissant à un nivellement, proche seulement dans les apparences, de l'impression que peut avoir le Saint, pour qui tout est sacré ou tout est , tout simplement, dans la mesure où le Saint ou le Sage contiennent en eux-mêmes, dans leur conscience élargie, tout l'univers. C'est le stade qui correspond au fameux "Tat wam asi" (Tu es Cela!"), devenu mantra sacré pour beaucoup d'aspirants spirituels. Mais pour atteindre ce niveau il s'agit (entre autres et préalablement), de décolorer les impressions et de trancender les contraires. D'où par exemple la recommandation d'un maître à son disciple:"The higher you go, the lower you must look at" ("Plus tu t'élèves, plus tu dois regarder en-bas"). Jusqu'à ce qu'il puisse dire, en toute bonne foi parce qu'il a dépassé le fameux paradoxe hindouiste:
"Le monde est illusoire,
Brahma seul est réel,
Brahma est le monde".
Par conséquent, s'élever par étapes successives, pour finalement s'établir à un niveau de développement où, grâce à l'installation progressive d'un silence intérieur, la dimension sacrée devient continuelle avant de disparaître, n'est pas à la portée de tout le monde: au cours de l'élagage et du raffinement nécessaires, révoltes, découragements, abandons, dérapages et régressions sont fréquemment au rendez-vous.
Cependant, s'occuper d'un tel parcours sans l'arrêter automatiquement à l'organisation oedipienne du stade génital, considérée une fois pour toutes comme le fonctionnement ultime d'un être humain adulte, c'est permettre à la psychologie de se spiritualiser, ou plutôt de se re -spiritualiser, en bouclant une boucle qui lui fait retrouver ses origines en tant que science de l'âme [24].
Cela ne signifie pas que l'on n'aie plus besoin de sentir, de penser ou de réfléchir, mais que le coeur a pris la direction de l'être: ainsi peut s'installer une régulation de notre activité mentale et phantasmatique, qui ne vagabonde plus en fonction d'une programmation dont nous n'avons pas la maîtrise [37,38]. L'expérience et l'observation montrent qu'il ne s'agit pas de la moindre entreprise thérapeutique et que thérapeutes autant que patients peuvent se sentir concernés à cet égard.
Or rappelons-nous que "therapeutès" a deux significations étymologiques :
- soigner et guérir d'une part, celle que nous connaissons bien ;
- servir, prendre soin et rendre un culte d'autre part.
Rendre un culte ne nous oblige pas à nous rendre au temple, à l'église ou à la mosquée. Par contre cela peut nous inciter au respect du sacré, en nous-mêmes et en chacun de nos semblables, à commencer par nos patients. L'expérience montre que les modifications qualitatives qui en découlent ne sont pas négligeables.
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33. Prigogine I. Stengers I. : Order out of Chaos , Flamingo, Fontana Paperbacks, 1990.
34. Fivaz E., Fivaz R., Kaufmann L. : Accord, conflit et symptôme : un paradigme évolutioniste . Trad. du texte angl. présenté au 7 è Congrès international : Systèmes humains, un modèle de pensée, de recherche et d'action. Zurich, 1981.
35. Trungpa Chögyam : Cutting Through Spiritual Materialism , Boston & London, Shambhala 1987.
36. Colonna A.-M., Wulliemier F. : Psychothérapies et pratique spirituelle font-elles bon ménage ? Sahaj Marg Research Institute, Ed. Shri Ram Chandra Mission, Augerans, 1997.
37. Rajagopalachari P. : Mon Maître , Ed. Shri Ram Chandra Mission, France, 1991.
38. Rajagopalachari P. : L'amour et la Mort , Ed. Shri Ram Chandra Mission, Augerans, 1993.
39. Leloup J-Y. : Prendre soin de l'être , Albin Michel, L'être et le corps, 1993.
FOOTNOTES:
1 Un mot créé par C-G Jung.
2 La terreur et l'ambivalence ,relatées par R. Otto, ne sont donc pas considérées ici comme des caractéristiques indispensables à l'expérience du sacré.
3 Nous ne pouvons développer ici ce vaste sujet, qui fait l'objet d'un séminaire (de 2 jours), dans le cadre de l'Association Internationale de Psychiatrie Spirituelle (AIPS), intitulé "Principes de base pour des thérapies d'inspiration spirituelle". Renseignements auprès de C.Wulliemier, tl 41 21 903 22 70, fax 41 21 903 23 74.
4 Etymologiquement dérivé de pro fanum: ce qui se trouve devant l'enceinte réservée, sous-entendu réservée au sacré, qui, lui est protégé, car sanctifié et essentiel.
5 On notera au passage qu'il ne s'agit nullement de faire disparaître l'aspect matériel de la vie humaine mais de cesser de lui donner la préférence et de la considérer comme essentielle, comme le font les sociétés matérialistes et les être humains qui la composent. Le successeur de Lalaji insistait par exemple sur la métaphore philosophique de l'oiseau, qui a besoin de deux ailes (matérielle et spirituelle) pour voler [23].
6 Rappelons qu'un des mérites de K. Wilber a été d'établir de nombreuses correspondances crédibles entre différents modèles issus de plusieurs traditions, par exemple entre les niveaux de conscience, les koshas de la tradition védantique, les vijnanas de la tradition bouddhiste mahayana, les chakras de la tradition tantrique, les niveaux du sens moral de Kohlberg, etc.
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